Chapitre 1


" Sur ma droite, toujours cent quatre-vingt-quatorze mille cinq cents ! "
La troisième et dernière bougie diminuait régulièrement. Mais pas assez vite. Quelques secondes encore à tenir. Pourvu qu'au tout dernier instant, l’autre, là-bas, n’aille pas relancer. Non, d’un seul coup, ça y est, la flamme s’est éteinte.
" Adjugé. Le lot n° 8, consistant en un bâtiment et ses dépendances, anciennement à usage d’école publique, est vendu pour la somme de 194 500 francs. Si l’acquéreur veut bien s’approcher... "
Naturellement, quand je me suis avancé, tous les regards m’ont accompagné. Dans la petite salle de la mairie, les curieux n’étaient cependant pas très nombreux. Peut-être une vingtaine ; des hommes surtout. Si j’en croyais leur tenue et la familiarité de leurs échanges, il devait s'agir des habitants de la commune. Normal. C’était tout de même un peu de leur patrimoine et, pour beaucoup, une partie de leurs souvenirs qui passaient aux mains d’un étranger.
" Vos nom et prénoms ?
- Valat, Michel, Claude.
- Vous êtes né à ?
- Nîmes ; le 8 mai 1945.
- Fils de ?
- Ulysse Valat et Suzanne Rivière… "
Étranger, je ne l’étais pas vraiment, mais ils ne pouvaient pas le savoir. Car ils ne pouvaient savoir que mon histoire avait commencé chez eux. Moi-même, quelques mois auparavant seulement, je n’imaginais pas que sous la poussée d’un désir aussi violent qu'inattendu je parcourrais à maintes reprises les lacets de cette serre du mont Lozère. Que pendant plusieurs week-ends je viendrais m’imprégner de cette lumière éclatante qui découpe les châtaigniers, noirs sur bleu de ciel, traquer ces paysages dissimulés entre les arêtes schisteuses, rêver devant cette bâtisse aux volets refermés sur le passé et à la toiture de lauzes, pesant comme un couvercle. Et que la nécessité d’entrer en possession de cette ancienne école s’imposerait à moi comme une évidence têtue.[…]

Brindoux, vendredi 1er octobre 1943


C'est fait, la rentrée a eu lieu ce matin. Avec toute la bousculade causée par l’installation puis les préparations, je n’ai guère eu de temps pour une pause. Aujourd’hui seulement, et encore parce que je m’y oblige, je peux consacrer quelques brefs instants à ce cahier de notes personnelles. Je tiens à le commencer très rapidement : j’ai tellement de choses à raconter, tant de sensations à noter, tant de détails à mémoriser. Il faudra que je m’astreigne chaque jour, ou presque, à prendre l’encrier et le porte-plume. Le mieux serait d’écrire le soir, à condition que je ne sois pas trop éreintée par ma journée de travail. À la condition aussi que mes réserves de bougies soient suffisantes ; on m’a déjà prévenue que les coupures d’électricité étaient fréquentes. À la condition encore de ne pas veiller trop tard le soir, cela ne manquerait pas de susciter des curiosités malsaines et, qui sait, d’attirer l’attention de quelques dangereux indésirables.
À ce propos, je n’ai aucune nouvelle de U. Le fait d’avoir demandé ma mutation ici, afin de me rapprocher de lui, ne sera peut-être pas aussi bénéfique qu’on l’avait espéré.
Il paraît que lorsqu’ils sont " en campagne ", il ne leur est quasiment plus possible de s’éloigner de leur base. La " nature " ou la famille, à eux de choisir. Je dois tout de même garder espoir ; à l’occasion de quelque " course " ou de quelque ravitaillement, il arrivera bien, une fois ou l'autre, à se glisser jusqu’ici pour m’embrasser. En tout cas, je me sens infiniment moins coupée de lui que l’an dernier à Nîmes. Il me suffit – et j’en ai déjà fait l’expérience depuis mon arrivée – de regarder vers les crêtes voisines, ou plus loin vers le mont Lozère, pour sentir sa présence, là, quelque part, dans l’ombre, pour imaginer que lui aussi souvent tourne son regard et ses pensées vers Brindoux.
U., tu me manques. Ce soir j’aurais aimé poser ma tête contre ton épaule. J’aurais aimé fermer les yeux pour écouter, recueillie, le silence…
Je vais essayer de m’endormir avec cette tristesse amoureuse qui me rend si proche de toi.


Je feuilletai rapidement la suite pour m'en assurer : c'était bien un journal, tenu par ma mère ! Les dates, l'écriture, l'initiale U. pour Ulysse mon père, tout concordait…