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La mer ! Oui, la mer !… L’ odeur âcre et iodée du varech… Il suffit de fermer les yeux et elle est là, toujours aussi entêtante, comme si c’était hier, avec le clapotis des vagues inlassablement répété… Et cette sorte de muraille à demi immergée, faite de gros rochers empilés… oui, je la revois nettement, elle enfermait un bassin d’eau si peu profonde que les enfants s’y aventuraient sans risque… au-delà se répétait le moutonnement de la mer, gris, jusqu’à perte de la vue. Rien de commun avec la grande baignoire du livre de lecture, dans laquelle s’amusaient le garçonnet et la fillette ; fallait être bête pour imaginer la mer comme ça, seulement j’étais toute petite alors, nichée là-haut dans ma serre cévenole, ignorante ; d’ailleurs la mer, qui la connaissait autour de moi ? Elle n’était qu’un mot magique…Cette bordure de rochers … où ? A Cavalaire ? Non, là, c’était une sorte de digue, à l’entrée du port… Le Grau alors…Ce devait être plus tôt ; deux ou trois ans peut-être. A la sortie de la guerre ? Oui, puisque je me revois avec mon grand maillot noir, d’une seule pièce, qui baillait entre les cuisses. Quelle honte, ce maillot. Le bikini, bien sûr, il est venu plus tard. Sur la couverture de Cinémonde d’abord, puis à la plage. Effectivement, le premier été, je portais mon grand maillot d’une seule pièce. D’ailleurs il doit être sur une photo…Voilà… Avec mes cheveux courts et blonds. La décoloration, pendant longtemps mon seul luxe !... Fin juillet 1945. Ca sert d’inscrire les dates parce qu’au moins on est sûr ; la mémoire, il arrive toujours un moment où elle te trompe. Raymond avait installé la caravane-camping directement sur la grève, à l’abri des maisons du front de mer. Parce qu’ailleurs c’était dangereux : des mines, il y avait des mines partout. Trop peu de temps que la guerre était terminée. La guerre ! Les bombardements ! Rien que d’y penser, j’en tremble encore […]

Le monde de Juliette

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Sur la terrasse, Elle est là, la vieille dame. Comme Elle était là hier, avant-hier, tous les jours, dans son fauteuil, immobile, calme, paisible, le regard plongé au fond de sa solitude. On ne la voit jamais s’installer. Quand le jour s’impose, Elle est déjà là, comme si le soleil en se levant l’avait déposée délicatement sous la galerie couverte, juste à côté de sa petite table.
Durant de longues minutes, elle reste le regard fixé sur le jardin en contrebas. Un grand parc à la française avec ses bordures de buis et ses alignements de rosiers, sa fontaine d’où ne jaillit aucune eau, au fond de la grande allée fermée par les deux cèdres séculaires. Ses bancs aussi, déjà presque tous occupés par les silhouettes fragiles de quelques résidents, les plus alertes, en raison du beau soleil qui chasse les restes de rosée.

Dans la pénombre, Elle apparaît fragile, belle encore. Belle surtout, avec ses rides sereines, ses yeux clairs, le soin de sa coiffure, et son maquillage, toujours discret. Une beauté émouvante, qui accueille sans récriminations le temps qui passe. Quel âge lui donne-t-on ? 85, 90 ? Un peu plus, un peu moins ? L’âge où l’on ne vieillit plus, où l’on se fane plutôt, où l’on se déprend de soi, inexorablement, comme à l’automne les arbres, feuille après feuille, jour après jour. […] .

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